Ma visite guidée en 4 étapes sur la vie de Chateaubriand à Saint-Malo

Malouine expatriée, j’en ai presque honte, mais je n’avais pas encore lu les « Mémoires d’Outre-Tombe » qui retrace dans son premier livre, l’enfance et la jeunesse à Saint-Malo, Combourg et Rennes de l’écrivain François-René de Chateaubriand. C’est désormais chose faite et il a réussit à me faire aimer encore plus ma très chère cité corsaire. Si comme moi, vous saviez juste qu’il était enterré sur le Grand Bé sans en savoir plus je vous donne un petit parcours très facile à faire à Saint-Malo sur les traces de ce grand écrivain, né sur le « rocher ». Suivez le guide! 

Etape 1: 3 rue de Chateaubriand: son lieu de naissance

Rue Chateaubriand, anciennement rue des Juifs où naquit l'écrivainFrançois-René de Chateaubriand est né le 4 septembre 1768, dans l’ancien hôtel de la Gicquelais, au numéro 3 de la rue des juifs sur le « rocher » (nb: surnom de la partie Intra-Muros de Saint-Malo). Anciennement nommée rue Buhen, renommée rue des Juifs puis rue de la Fraternité sous la Révolution, elle est actuellement la rue Chateaubriand en hommage au plus célèbre des écrivains du XIXe siècle.

Son père, René-Auguste, est venu s’installer à Saint-Malo dans les années 1750, (nb: alors république indépendante) pour faire fortune et combler les dettes de sa famille en s’embarquant pour le compte d’un armateur. Il réussit à faire petite fortune par ses exploits à la course et grâce au commerce avec les colonies. Son père épousa Apauline de Bédée, originaire de la campagne plancoëtine et eurent ensemble 10 enfants dont les 4 premiers, morts en bas âge. Les parents ont d’abord habité, en 1757, rue du Pont-qui-tremble, puis à l’hôtel de la Plesse rue de la Victoire, à partir de 1760. En 1768, la famille emménage dans l’hôtel de La Gicquelais, rue des Juifs. Leur maison appartenait à un certain Monsieur de Boisgarrain. François-René (nb: qui tient son prénom de son père et de Saint-François, célébré le 4 septembre, jour de sa naissance) est le dernier de la fratrie.

Dans ses Mémoires, l’écrivain décrit ainsi sa venue au monde:

« La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils (…). Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées. »

Etape 2: la cathédrale Saint-Vincent de Saint-Malo: son baptême et ses funérailles

Vue sur la cathédrale Saint-Vincent à Saint-Malo

L’écrivain fut baptisé le jour suivant sa naissance, pratique très courante dans un contexte où la mortalité infantile était encore très présente au XVIIIe siècle. C’est aussi le baptême qui confère un véritable statut au nouveau-né et qui détermine le prénom de l’enfant.

Voici son extrait complet de l’acte de baptême :

« François-René de Chateaubriand, fils de haut et puissant René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, et de haute et puissante dame, Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de Chateaubriand, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous, Messire Pierre-Henry Nouail, grand chantre et chanoine de l’Église cathédrale, official et grand vicaire de Monseigneur l’évêque de Saint-Malo. A été parrain haut et puissant Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine haute et puissante dame Françoise-Marie-Gertrude de Contade, dame et comtesse de Plouër, qui signent et le Père. Ont signé : Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, Contades de Plouër, de Chateaubriand, Nouail, vicaire général. »

Il décrit plus loin dans son premier livre la cathédrale de Saint-Malo ainsi:

« La cathédrale de Saint-Malo placée au coeur de la ville, d’un assez mauvais gothique, est grande, sombre, religieuse, et la multitude d’autels des saints et des chapelles la rend extrêmement dévote. »

C’est aussi au sein de cette cathédrale que ses funérailles auront lieu le 18 juillet 1848.

Etape 3 le Sillon: son terrain de jeu 

Vue sur le Sillon à marée montante. Copyright @melusineaparis

Après avoir passé ses premières années de vie auprès d’une nourrice à Plancouët, il revient vivre à Saint-Malo auprès de sa mère et de ses 4 soeurs dans un « très bel hôtel en face de la porte de la ville (nb: le White au 4 place Saint-Vincent) qui s’ouvre sur la chaussée appelée Le Sillon parce qu’elle s’élève en effet comme le dos d’un sillon au milieu des flots« .

Voici comment il décrit son enfance sur la grève:

« C’est sur la grève du côté de la pleine mer entre ce château et un fort appelé le Fort Royal que se rassemblaient les enfants de la ville. C’est là que conduit par ma bonne ou par un domestique, j’ai été élevé comme le compagnon des vents et des flots: mon grand plaisir était de lutter contre les tempêtes ou de jouer avec les vagues qui tantôt se retiraient devant moi:, tantôt couraient après moi sur la rive. Une autre grande occupation était de bâtir avec mes camarades des monuments de sable que nous appelions des fours. (…) Combien de fois depuis cette époque ai-je cru bâtir pour l’éternité des châteaux qui se sont plus vite évanouis que mes palais de sable! »

Chateaubriand se lia d’amitié avec un certain Gesril, voisin de l’hôtel où il résidait et nous partage quelques anecdotes assez cocasses de ses jeux sur la fameuse plage du Sillon.

« Quelquefois il (nb: Gesril) levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait,divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres. Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. A vingt pieds d’élévation au−dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant et qui, si vous tardiez d’une minute, pouvait, ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter. »

Saint-Malo est connue pour ses fameux pieux, plantés dans le sable pour amoindrir la force de la marée montante, ils sont d’ailleurs changés tous les 30 ans. Chateaubriand nous confie ici une anecdote très peu connue des malouins! Et je suis sûre que vous y penserez lorsque vous parcourez la fameuse digue du Sillon!

Les fameux pieux de la plage du Sillon. copyright @melusineaparis

« Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint−Thomas à l’heure de la marée. Au pied du château et le long du Sillon, de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au−dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre. Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient :  » Descendez, Mademoiselle ! descendez, Monsieur !  » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui−là se renverse sur un autre ; celui−ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son magot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant−garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et avec ses deux soeurs jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher. »

Chateaubriand quitta Saint-Malo au courant de sa huitième année pour rejoindre Combourg, puis le collège de Dol, de Dinan et de Rennes… Il y revint pour faire ses armes lors d’un camp en 1878 notamment. Je vous invite à lire ses Mémoires en entier pour découvrir la vie de cet écrivain de génie, un personnage emblématique du XIXe siècle qui aura connu nombre de révolutions…et qui souhaitait être enterré à Saint-Malo, ville qui l’a vu naître.

Etape 4: Le Grand Bé: son dernier voyage

A marée basse, depuis la plage de Bon-secours, nous pouvons tous accéder au fameux Grand Bé où trône la tombe de Chateaubriand. Je dois avouer qu’elle n’est pas spécialement belle, qu’elle est simple et pas forcément très entretenue par la municipalité. Bien qu’il soit mort à Paris en 1848, il a fait part dès 1823 à la municipalité de Saint-Malo, sa volonté d’être enterré sur « un petit coin de terre face à la mer ». Pour des raisons politiques, administratives et militaires (nb: l’îlot du Grand Bé appartenait alors au département de la guerre) la municipalité refusa jusqu’en 1836, après un changement de maire et avec l’appui d’un certain Hippolyte Michel de la Morvonnais.

Tombe de Chateaubriand sur le Grand Bé.

Voici sa dernière volonté:

« Point d’inscription, ni nom, ni date, la croix dira que l’homme reposant à ses pieds était un chrétien : cela suffira à ma mémoire. »

Carte postale. Funérailles de François-René de Chateaubriand sur le Grand Bé.

Depuis le 18 juillet 1848, l’auteur du « Génie du Christianisme » repose sur cet îlot et contemple la mer émeraude qui l’a tant accompagnée durant son enfance. Depuis 1948, une plaque fut apposée à proximité: « Un grand écrivain français a voulu reposé ici, pour n’y entendre que la mer et le vent, passant respecte sa dernière volonté ».

Pour finir cette visite je vous invite à vous rendre devant le casino de Saint-Malo pour admirer la statue de l’écrivain sculptée par Armel Beaufils (commandée par l’Etat à l’occasion du centenaire de la mort de Chateaubriand en 1948).

Portrait fait par Girodet à la demande de l’écrivain. Tableau visible au Musée de l’histoire de Saint-Malo

Je vous invite aussi à lire cette citation de l’écrivain que j’apprécie tout particulièrement: « Un voyageur est une espèce d’historien; son devoir est de raconter fidèlement ce qu’il a vu ou ce qu’il a entendu dire; il ne doit rien inventer mais aussi il ne doit rien omettre. »

Bonus anecdote

Un an après la mort de Chateaubriand, un libraire-éditeur parisien souhaite rendre hommage à l’écrivain en proposant de réaliser une statue en son honneur. Une souscription publique est organisée et s’ajoute à la somme de 15 000 francs promise par le libraire. Le sculpteur Aimé Millet se voit confier la tâche et le ministère de la Guerre offre 1200 kg de bronze pour sa fonte. La statue est inaugurée à Saint-Malo le 5 septembre 1875 en face de sa maison natale (sur l’actuelle place Chateaubriand). Après quelques déplacements dans le jardin du casino puis au bastion du Fort de la Reine, elle est fondue en 1942 sous Vichy.

Statue actuelle de Chateaubriand en face du Casino de Saint-Malo. Copyright @melusineaparis

 

Mélusine à Paris

Une bretonne à Paris

6 commentaires

  1. Super article ! Le premier texte me rappelle le lycée, je l’avais étudiée mot à mot sa naissance en cours de français ! J’avais beaucoup aimé ce livre. Si seulement j’étais tombée sur ça au bac… ;)

    • Je n’avais pas eu l’occasion de le lire au lycée et c’était à Saint-Malo pourtant… Ses textes sont très accessibles à la lecture dans Mémoires d’outre-tombe et un ouvrage précieux pour les historiens aujourd’hui!

  2. Merci pour cet article qui donne la grande envie de relire les Mémoires de Chateaubriand.
    C’est toujours très émouvant d’être dans les murs, ou sur la plage du Sillon et de « voir » Gesril et François René dans ces lieux.

    • Merci de votre visite et de votre commentaire. Voir les fameux pieux de Saint-Malo et se dire qu’il y jouait dessus ou se poser un instant devant sa tombe, c’est effectivement émouvant après avoir lu son ouvrage… Une question me vient et je suis sûre que vous allez pouvoir me répondre: qui est en charge de l’entretien de sa tombe sur le Grand Bé, l’Etat ou la municipalité? Et à qui appartient sa statue devant le casino? Merci d’éclairer mon article et très bonne journée à vous!

  3. Ces deux monuments sont du patrimoine communal. L’entretien de la tombe est limité pour respecter la volonté de Chateaubriand. Le nettoyage est fait ponctuellement. L’association des amis de Chateaubriand veille également sur la mémoire et les éléments de mémoire de l’écrivain.

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